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MALCOLM & MARIE – CRITIQUE

Quand la pandémie s’est répandue à travers le monde en 2020, tous les tournages en cours ou sur le point de débuter furent mis à l’arrêt. Dont celui de la saison 2 d’Euphoria, que s’apprêtait à réaliser Sam Levinson, son créateur. Il a donc décidé, conjointement avec Zendaya, l’actrice principale de la série HBO, de préparer un tournage pendant le confinement, en équipe réduite, pour rester créatifs et faire travailler les techniciens, désormais au chômage technique. Résultat ? Six jours d’écriture, et une quinzaine pour le tournage, avec deux acteurs dans un seul et même lieu.

John David Washington (Tenet), y incarne Malcolm, un réalisateur rentrant chez lui avec sa petite-amie Marie après l’avant-première de son dernier film. S’il est heureux à l’issue de la projection, la célébration tournera vite court à l’implosion du couple, initiée par le ressentiment de Marie, qui lui en veut de ne pas avoir été mentionnée dans son discours de remerciement.

Si l’objet de la dispute semble partir d’une (énorme) maladresse de la part de Malcolm, en réalité, les problèmes sont bien plus profonds, et intimement liés à la conception de ce film, qui semble être en partie inspiré de la vie de Marie… Sam Levinson nous embarque donc dans une soirée loin d’être plaisante pour le couple, bien décidés à régler tous leurs comptes.

Les dialogues sont crus, les deux protagonistes ne mâchent pas leurs mots, et n’hésitent pas à blesser l’amour propre de l’autre en laissant éclater leurs ressentiments les plus profonds. Le film dure près d’1h40 et les disputes sont nombreuses, malgré quelques moments plus calmes ou agréables, ce qui peut avoir un effet assommant tant ils n’ont de cesse de s’écharper.

Ce schéma semble à première vue répétitif, mais les personnages en ont eux-mêmes conscience, et c’est malheureusement un besoin qui émane de chaque étape de la dispute. Car si la discussion tourne plus ou moins autour du même sujet depuis le début, les deux personnages doivent pousser un peu plus à chaque fois la réflexion, pour creuser le problème dans sa profondeur absolue.

La discussion s’écarte aussi par instants sur la réception critique du film de Malcolm, qui va fustiger les journalistes s’intéressant davantage à l’identité de l’auteur (genre, orientation sexuelle, couleur de peau) et au regard que sa condition implique lorsqu’il réalise son film. Une position très répandue de nos jours, mais pas toujours pertinente, comme il tente de le démontrer en expliquant qu’une identité n’est pas figée dans le temps (transition de genre par exemple), ce qui rendrait caduque ce type d’analyse.

La mise en scène de Levinson est moins vertigineuse que dans Euphoria, mais alterne ici entre des mouvements de caméra dynamiques, ou des plans fixes plus calmes, s’adaptant à l’atmosphère de chaque séquence. Certains passages ne sont pas sans rappeler le style du maître John Cassavetes, dans sa façon de filmer et de penser le montage d’une dispute avec des personnages qui bougent beaucoup, laissant la liberté aux acteurs de parfois improviser leurs mouvements en dehors de la chorégraphie de la scène.

Cela donne l’impression d’être prisonnier d’un tourbillon d’émotions, provoqué par les cruelles vérités des dialogues. La photographie donne un noir et blanc très élégant, faisant la part belle à cette luxueuse villa californienne, et à ces deux sublimes comédiens.

John David Washington est absolument formidable, avec une présence à l’écran d’une grande intensité, et montre à nouveau son talent après BlacKkKlansman et Tenet, mais c’est bel et bien Zendaya qui impressionne le plus ici. Déjà récompensée aux Emmy Awards pour sa prestation de haut niveau dans Euphoria, elle confirme ici qu’il faut définitivement la compter parmi les jeunes actrices les plus talentueuses de sa génération. La jeune femme, qui a confié avoir donné d’elle-même pour construire le personnage de Marie avec le cinéaste, est véritablement bluffante dans l’authenticité de la palette d’émotions qu’elle déploie dans le film.

Les deux personnages souffrent ensemble mais s’aiment tout aussi profondément, et la complexité de leur relation se dévoile petit à petit, laissant apparaître le poison qui les ronge. Si le comportement égoïste et toxique de Malcolm envers Marie est tout d’abord au centre de la dispute, il est intéressant de voir que celle-ci a également une large part de responsabilité dans leurs problèmes. Levinson ne prend pas parti, offrant à chacun la possibilité de s’exprimer à travers des monologues brûlants de sincérité. L’écriture laisse ainsi place à la réalité d’un couple de deux êtres très créatifs, talentueux, mais terriblement imparfaits.

Pour un film tourné en seulement quinze jours, il est remarquable d’avoir pu réaliser une oeuvre aussi juste et intense, avec des performances d’acteurs aussi éblouissantes. Un film peut-être épuisant à regarder par instants, tant l’on voudrait que les moments de tendresse du couple durent éternellement sans que les problèmes reviennent sans cesse à la surface, mais un tel déferlement d’émotions, délivrées par des acteurs aussi fascinants, parvient toujours à maintenir l’intérêt pour le film et ses personnages.

Après cette sublime parenthèse offerte par Sam Levinson et Zendaya, nul doute que la saison 2 d’Euphoria est attendue, après une première saison figurant déjà parmi les meilleures séries de ces dernières années.

Disponible sur Netflix.

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